Covid-19: aplanir la courbe d’insécurité alimentaire

Daniel Annerose
Pierre Sibiry Traoré
Amadou Thierno Diallo

Covid-19: l’effet domino

Les effets mondiaux de la pandémie du Covid-19 sont déjà visibles sur une échelle sans précédent. Cependant, la crise sanitaire en cours n’est que la partie émergée de l’iceberg. La récession globale imminente dont les prémisses se font sentir constituera probablement le défi le plus colossal que l’humanité devra relever, de mémoire récente. Compte-tenu des difficultés considérables rencontrées par le monde développé dans l’endiguement du Covid-19 et de ses impacts, il est aisé d’imaginer des scénarios potentiellement catastrophiques pour les pays en développement, et plus spécialement sur la durabilité de ses systèmes alimentaires.

Le risque de la dépendance aux importations alimentaires

Aujourd’hui, 80% de la production agricole africaine dépend des petits agriculteurs. Leur productivité figure parmi les plus basses mondialement, limitée à 30% de leur potentiel en raison de manque de financement et d’intégration vers les marchés[1]. Pour nourrir leur population en accroissement rapide, les pays d’Afrique sub-saharienne doivent donc

recourir à des importations alimentaires massives dont on prévoyait avant le début de la pandémie qu’elles croîtraient de 35 milliards de dollars US (2017) à 110 milliards de dollars US (2030)[2]. La crise du Covid-19 accroît déjà la perspective d’une augmentation dramatique de la dépendance alimentaire de l’Afrique pour les raisons suivantes :

  • Suivant l’hypothèse que les secteurs agricole et de l’industrie agro-alimentaire soient affectés dans des proportions similaires à celles observées dans le monde développé, une chute brutale de la production alimentaire africaine est prévisible ;
  • Les institutions financières sont en train de se contracter. Les banques vont de plus en plus se tourner vers des investissements moins risqués, réduisant ainsi les prêts agricoles de manière significative, notamment pour les petits producteurs ;
  • Le prix des denrées alimentaires principales telles que le riz, le blé et le maïs vont augmenter au prorata de l’accroissement de la demande sur les marchés mondiaux. Cela va sévèrement limiter le financement d’importations par les pays déjà fortement endettés.

Aplanir la courbe de l’insécurité alimentaire

Ces circonstances extraordinaires présagent de crises alimentaires de magnitude exceptionnelle dans les pays les plus vulnérables, avec des conséquences directes sur la faim, la pauvreté, les troubles sociaux et la stabilité. Après la crise financière de 2008, les pays et systèmes financiers ont adopté des méthodes réactives, axées sur la demande pour fournir les moyens d’assurer le statu quo, les niveaux de revenu, le pouvoir d’achat, etc. De telles approches simples ne sont pas envisageables à l’ère du Covid-19, caractérisée par une incertitude grandissante sur la disponibilité même de nourriture. Pour assurer un approvisionnement durable dans ce contexte, un niveau d’intervention nettement plus profond sur les systèmes alimentaires mondiaux est nécessaire.

L’urgence immédiate de solutions curatives et préventives appropriées pour le Covid-19 ne doit donc pas masquer l’impérieux besoin parallèle de prioriser et diligenter des stratégies d’atténuation de l’insécurité alimentaire émergente dans les régions vulnérables à l’imminente crise économique mondiale. Pour éviter des effondrements sociaux et leurs ricochets sur la sécurité internationale, nous devons agir maintenant pour aplanir la courbe de l’insécurité alimentaire, tout comme aplatir la courbe d’infection du Covid-19 peut aider à préserver l’intégrité et la fonction des systèmes nationaux de santé.

Orchestrer la souveraineté alimentaire

L’aide alimentaire sera évidemment nécessaire pour traiter les symptômes d’insécurité alimentaire, mais pas plus suffisante que les transferts de patients d’unités de soins intensifs pour réduire la saturation hospitalière du Covid-19. Il faut une approche plus transformative et orchestrée de la production de nourriture, générant des systèmes alimentaires plus intégrateurs, plus inclusifs et donc plus résilients. En Afrique comme ailleurs, le Covid-19 nous présente une opportunité d’accélérer la transformation agricole à travers des chaînes de valeur orchestrées qui promeuvent (i) la souveraineté, la traçabilité et la qualité alimentaires et (ii) une participation à valeur ajoutée sur les marchés internationaux, garanties de réduction des déficits commerciaux, d’amélioration de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, et d’une exposition réduite aux chocs futurs pour les individus comme les populations dans leur ensemble.

Dans chaque pays concerné, la priorité absolue est de renforcer séance tenante la capacité nationale pour la campagne agricole 2020 à travers une intervention à triple détente incluant :

  • Un mécanisme de financement direct des petits producteurs par les banques partenaires pour (i) assurer l’accessibilité et l’abordabilité des intrants nécessaires à la bonne gestion d’un minimum d’emblavures de sécurité à des fins de sécurité alimentaire et (ii) de fournir un appui technique à l’accroissement de la productivité allant jusqu’à 60% ;
  • Simultanément, un appui direct au secteur agro-industriel afin d’améliorer sa capacité à absorber et transformer l’augmentation attendue de production par les petits agriculteurs ;
  • Un support aux transactions entre acteurs des filières agricoles pour aider (i) les agrégateurs et transformateurs à acheter la production des petits agriculteurs et (ii) les détaillants à s’approvisionner en denrées alimentaires transformées pour commercialisation sur le marché.

Le coût de la sécurisation

Cette initiative visera des chaînes de valeur prioritaires compte-tenu de (i) leur contribution aux objectifs nationaux de sécurité alimentaire, comme les céréales (riz, maïs, mil, sorgho, blé), les légumineuses (arachide, niébé,…) et (ii) leur importance à l’exportation (cacao, café, coton, huile de palme, noix de cajou, cultures horticoles, …). Pour les pays d’Afrique sub-saharienne et sur la base d’un objectif d’emblavures de sécurité représentant 3% des réserves nationales en terres arables, cette initiative requerra un financement estimé à 3,2 milliards de dollars US pour engager les opérations et transactions de campagne 2020, incluant une contribution de partenaires publics au développement et/ou investisseurs privés (le Fond) de 642 millions de dollars US pour :

  • Des lignes de crédit agricole destiné aux petits producteurs contractualisés dans les filières cibles, positionnées dans les banques et institutions financières partenaires pour sécuriser le financement de la production agricole sur environ 1 million d’hectares (576,6 millions de dollars US)[3] ;
  • Renforcer la capacité agro-industrielle à transformer la production additionnelle attendue du programme (30 millions de dollars US) ;
  • Les activités de support technique, de coordination et de suivi-évaluation (5,8 millions de dollars US).

Investir dans les filières d’agriculture familiale

Les banques et institutions financières partenaires qui financent aujourd’hui les importations alimentaires s’engageront à travers ce mécanisme à financer également les filières agricoles locales, y compris la fourniture d’intrants et les achats de production, ainsi que la transformation et la commercialisation (locale et à l’exportation) de cette production. Un tel investissement doit être minutieusement dé-risqué. Les infrastructures sous-jacentes et nécessaires pour sécuriser et optimiser ces appuis bénéficieront de la mutualisation des expertises agronomiques locales, des technologies digitales et de réseaux physiques d’accompagnement de proximité. Les approches phygitales qui permettent l’orchestration de l’agriculture familiale dans des chaînes de valeur contractuelles avec transparence, traçabilité et honorabilité, telles qu’agCelerant, aideront alors à mettre en œuvre des partenariats innovants catalysant l’intervention du secteur privé en faveur de la structuration de filières durables, inclusives et évolutives.

Dotées des capacités financières nécessaires à la mise à l’échelle des mécanismes de crédit agricole inclusif requis pour appuyer la production, la transformation et la commercialisation de produits d’agriculture familiale, les banques multilatérales de développement et fonds d’investissement ont un rôle crucial à jouer ici pour aider les pays à protéger leurs infrastructures de production agricole. En-deçà de ses sombres perspectives, le Covid-19 nous offre une chance de catalyse de ce changement transformatif.

[1] Seuls 11.32% des petits producteurs africains ont un accès régulier au crédit agricole (source : Manobi Africa, 2019. Données de 15,850 exploitations familiales au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Nigeria et au Sénégal)

[2] Adesina A., 2017. Betting on Africa to feed the world. Norman Borlaug Lecture, World Food Day, Des Moines, IA, USA

[3] Sur la base de coûts de production moyens estimés à 600 dollars US par hectare en Afrique (source: Manobi Africa, 2019)

[4] Photo crédit de https://trevino.at/